2ème épisode

Saint Michel était le pensionnat le plus chouette de la terre et sœur Marguerite, avec son si beau visage toujours souriant, irradiant le bonheur, elle respirait la gentillesse….

Je suis toujours très étonnée de me souvenir presque jour par jour, des mois que j’ai passé dans ce pensionnat.

Tout d’abord, il y a eu le voyage pour venir à Montmirail. Maman et moi étions parties depuis le matin avec le train, jusque vers la gare du Nord (je crois !).
Là des cars attendaient pour desservir des endroits où les trains ne s’arrêtaient pas, où il n’y avait pas de gare ni de ligne de chemin-de-fer, où pour des tas d’autres raisons que j’ignore. Les
gros cars Citroën étaient bien rangés, marron ou bordeaux foncé, avec un gros nez en guise de capot. L’un d’eux ouvrit ses portes, et nous accueillit avec rudesse, sur ses banquettes bien dures.
Les billets, maman les acheta-t-elle au chauffeur ? Pas de souvenir. Mais le voyage, oui, je m’en souviens.

bus-citroen.jpg Sources photographie : http://forum.aceboard.fr/5699-1740-56345-19-pourri-photos-diverses-hors-RATP.htm

Enfant de banlieue, je découvrais peu à peu la campagne au travers les vitres du car. Les reprises de la boite de vitesse et les grondements du moteur prenant son
élan de toutes ses forces rythmaient le long voyage. Les haltes perturbaient mes rêveries. Au début, quelques personnes des banlieues que nous traversions arrêtaient le bus et elles montaient,
silencieuses, perdues. Ils étaient sûrement comme moi, il avait besoin d’air pur pour retrouver le sourire !

Par la suite, d’autres arrêts troublaient encore mes songes. Des villageois grimpaient les hautes marches ou les descendaient, parfois chargés de sacs, paquets et
objets encombrants ; d’autres les mains dans les poches dégringolaient les marches, et sortant leurs mains, agrippaient un spectateur, qui le reconnaissait et ils s’embrassaient. Lors d’un de ces
arrêts, le chauffeur, après avoir tiré épouvantablement sur le frein à main, descendait du car, grimpait sur la petite échelle de fer, accrochée près de la porte avant, sur le côté pour
rechercher la valise d’une grosse dame essoufflée qui sentait l’étable. Il dessanglait le bagage, et devait le caler sur son dos tout en reprenant la minuscule échelle, et remettre le colis à sa
propriétaire. Les éclats de voix et de rires, les paroles inaudibles, tout ce brouhaha m’agaçait. Alors, c’est quand qu’on repart, maman ?

Enfin, placide, le chauffeur se réinstallait à sa place, relançait le moteur ; il appuyait successivement, par petit coup, sur l’accélérateur, ce qui provoquait des
vrombissements de plus en plus fort du moteur. Les derniers voyageurs embarquaient, tout à coup pressés. Ceux qui restaient, se bousculaient et s’écartaient enfin, permettant au monstre Citroën
d’attaquer un nouveau tronçon de route.

Tout au bout, Montmirail. Avant, il y avait encore un long arrêt : La Ferté-Gauché. Pourquoi était-il plus long que les autres ? Le nom est amusant, gaucher comme
un gaucher. On pouvait descendre du car, et maman souhaitait faire quelques pas. Moi, je ne souhaitais surtout pas bouger, rester dans ma bulle ; je protestais de devoir descendre ses
gigantesques marches pour atterrir sur une terre inconnue. Et je boudais, une fois de plus, en signe de protestation. J’étais contrariée. Je m’enfermais dans un mutisme frondeur et restais tout
près de maman, attendant impatiente, le moment de remonter dans le car. De nouveau à ma place, je remettais mon menton sur mes mains, front collé à la vitre, et je dévorais le paysage, oubliant
ce qui m’entourait. Parfois, maman me parlait, mais rien de me distrayais de ce que buvaient mes yeux. J’étais là mais j’allais loin, très loin, et au bout de la route, au bout de mes rêves
d’enfant.

(d’après une histoire vraie, à suivre si vous le voulez…)