3ème épisode

La place Frérot à Montmirail. C’est là que nous descendions. Cette place, elle penchait… Il y avait une fontaine en pierre avec un bassin autour en pierre aussi. A entendre le chant du filet
d’eau jaillissant des tubes de plomb et retombant dans l’eau dansante, on se sentait rafraîchi. Bien sur, j’allais tremper mes doigts et je me précipitais vers maman pour lui toucher le bras de
mes mains fraîches et mouillées. Elle sursautait et elle riait…

  place Frérot REDUITE place Frérot 2

Il était environ midi et nous remontions la rue menant vers le centre-ville où un restaurant contigu à une pension de famille nous accueillait pour boire et manger, tout simplement, sur des
banquettes de cuir. On pouvait apporter « son manger » disant une ardoise… Maman avait lu tout haut et souriait !

Vers deux heures après midi, nous redescendions la même rue vers la place qui penchait. L’eau de la fontaine chantait toujours. Maman réajusta mon chemisier dans ma jupe. Avec le coin de son joli
mouchoir à fleurs et un peu de « baume de son cœur » -maman disait cela pour la salive – elle essuya le coin de ma bouche ou restait un peu de chocolat de l’éclair engloutit en dessert…

A la pension Saint-Michel, c’était l’heure des réceptions et « visites ». Les nouvelles pensionnaires arrivaient avec de grosses valises. Celles qui revenaient de vacances, avaient des
bagages plus modestes, l’ensemble du trousseau étant gardé à la lingerie. Venaient se joindre parfois à cette agitation, un visiteur pour l’une des pensionnaires à l’année et un sentiment
d’abandon profond pour celles qui ne sortaient jamais.

premiers pas l'entrée

Le pignon côté rue servait de façade, sur deux étages, avec des fenêtres. Qu’y avait-il derrière les rideaux ? Jamais je n’étais allé dans les étages de ce bâtiment. La fenêtre du rez-de-chaussée
correspondait à la fenêtre de l’infirmerie. Je le savais car j’avais dû m’y rendre bien malgré moi… lors de mon précédent séjour. Dans cette pièce, j’avais subi un vrai traumatisme : on avait
percé un terrible mal-blanc à l’intérieur de ma main gauche, où une méchante écharde avait décidé de s’incruster. Sœur Geneviève, la vieille sœur infirmière ne s’en laissait pas conter… Elle
était sèche et dur. Et il n’y avait pas d’anesthésie en patch à cette époque ! Alors, elle avait fait appeler deux personnes à la rescousse – des monitrices je crois – pour m’immobiliser
tellement la peur et la douleur m’agitaient. Mais je fus bien soignée et je guéris vite.

Sur la droite de ce pignon façade, le portail ! Un immense portail en fer peint en noir empêchait le promeneur de voir ce qui se passait derrière. Une minuscule porte s’ouvrit quelques
instants après que maman eut appuyé sur le bouton d’une sonnette quelque peu dissimulé dans le mur.

Je reconnus immédiatement la religieuse en cornette qui ouvrit. C’était la Mère supérieure, la directrice en quelque sorte. Nous devions l’appeler « ma Mère ». Un sourire en guise d’accueil, elle
nous fit entrer.

Le porche métallique passé, je trottinais derrière maman qui trottinait derrière la mère supérieure. Les pavés de la cour étaient luisants à force d’être piétinés par des générations de
fillettes. En tournant le coin du bâtiment, j’entrevis deux de mes anciennes compagnes adossées au mur de réfectoire. Quelque chose les rapprochaient depuis longtemps surement et je les avais cru
sœurs. Elles venaient toutes les deux d’un pays lointain, où les yeux ressemblaient à des fentes et les cheveux étaient aussi noirs que les corbeaux. Je savais maintenant qu’elles étaient
orphelines mais pas sœurs utérines, mais sœurs de cœurs, rapatriées surement comme de nombreux autres enfants et adultes vers 1954… de l’Indochine…

La Mère supérieure nous fit entrer dans le parloir, la pièce servant de salon d’accueil, juste à côté de son bureau et de l’infirmerie.

Tandis que maman et elle, parlaient, je ne me lassais pas d’examiner les vêtements si particuliers des « Filles de la Charité », les religieuses de Saint-Vincent de Paul. La robe du
dessus d’un gris bleu était ample. Peut-être y avait-il plusieurs jupons en dessous. Les manches très larges leur permettaient de glisser leurs mains dedans en se croisant les bras. Dessus, un
tablier noir dont la bavette était fixée sur la poitrine par de minuscules épingles à nourrice, couvrait largement la jupe. Un gros chapelet de perles de bois accroché à la ceinture pendait le
long de la jupe. Il invitait à la prière, à l’égrènement des « je vous salue Marie » par l’aspect poli de chaque grain, la douceur du toucher de ce bois sombre. Au bout une drôle de tête à deux
faces et un crucifix. Le col qui retombait, empesé, sur le haut du tablier et la cornette, accrochaient le regard par leur blancheur immaculée. A chaque mouvement, la coiffe fortement amidonnée
réagissait et les pointes du tissu s’agitaient mollement. Pas un cheveu n’apparaissait. En avaient-elles des cheveux, les religieuses à cornettes ? Les lunettes de la sœur supérieure reflétaient
tout le soleil de cet fin d’été qui réussissait à passer par la fenêtre, et je ne savais pas si elle m’observait, mais je persistais à l’étudier. Enfin, l’entretien était terminé. Les deux femmes
se levèrent et je les suivis dans la cour. Toutes les deux penchées vers moi, elles me disaient ce que je savais déjà : j’allais rester là pour un petit moment, maman s’en retournait et il
fallait que je sois sage et obéissante. Maman viendrait bientôt me rendre visite. Gros baisers d’adieu, quelques pincements au cœur en regardant maman s’éloigner et disparaître par la porte de
métal peint en noir.

portail et bat accueil