Le chemin mène à la plage où les barques attachées se balancent. Pour y arriver je dois passer devant le petit lavoir. Un toit de tuiles roses couvre l’ouvrage, mais il n’y a plus personne qui
vient laver son linge aujourd’hui et l’eau est glacée. Il y a juste ce petit gargouillis de la source qui chante…

Ladignac - entrée du village (2)Non, tu vois, j’ai choisis de remonter la « grande rue ». Une ancienne épicerie dont l’enseigne est en filigrane au-dessus de la porte, avec ses
trois petites marches d’accès a ouvert ses volets de bois. La porte est entr’ouverte et un chat noir sort en courant. La porte vitrée se referme derrière lui brutalement. Les rideaux blancs et
opaques sont remués par la violence du geste…

Je me sens si seule dans ce village déserté… Où sont les habitants. Bien au chaud chez eux. Voilà le bruit d’un moteur, un soupçon de vie. Une personne que je ne reconnais pas tant il est
emmitouflé, déboule d’une ruelle à moto. Ce bruit agressif s’estompe et le silence reprend possession du village.

Mes pas résonnent et ce bruit unique rebondi d’un côté à l’autre sur les murs des maisons.

A mi-chemin du bout du village, la rue croise une autre ruelle. Un calvaire en pierre est incrusté dans le mur de la maison qui fait l’angle. J’ai pris une photo cet été. Si je la retrouve, je te
la joindrais à ce courrier.

De l’autre côté de la ruelle, face à lui, la forge se repose. Le feu est éteint. Les outils bien rangés et le forgeron est occupé ailleurs. C’est vrai, c’est dimanche. Tous les jours se
ressemblent quand l’homme de ma vie n’est pas là. Comme tu as pu le voir, avec lui, chaque jour est rythmé par un planning de travaux et autres « choses à faire ».

Le village repose encore avant la grande messe. Tout à l’heure, la rue sera envahie de femmes endimanchées sous leurs manteaux et capes bien chaudes, d’enfants courant pour se retrouver pour une
partie de billes en attendant l’appel des cloches annonçant le début de l’office.

Mais aujourd’hui, j’ai décidé de m’attarder sur le banc de pierre, face à l’église. Je fais demi-tour et je m’assoie, rassemblant les deux pans de ma veste longue sur mes genoux. J’y pose mon
sac, ôte mes gants et sors mes crayons, mes pastels, mon carnet de croquis. J’oublie le froid. Je vais tout saisir, tout décrire avec mes traits à moi, raconter chaque instant, et mieux
comprendre la vie de ce village. Tu comprends, pour un instant, je n’écris plus, je ne photographie plus. Je me laisse envahir pas les couleurs, celles de l’hiver sur les pierres, les tuiles, les
pavés, celles des bois des dessous de toits, des portes et des volets, celles aussi des fers forgés et ouvragés, peints, écaillés, dénudés… Un bruit d’ailes, quelques pigeons sur le toit de
l’église…

L’église date du XIIIe siècle et son cimetière, recueil des âmes de ce village depuis les temps anciens. Il se tiens àLadignac - 0 l'église (2) droite. La
grille de son portail vert sombre est ouverte. Quelqu’un est-il venu ce matin déjà, pour se recueillir sur la tombe d’un père tué à la tâche, ou celle d’une femme morte en donnant la vie, ou
encore la tombe toute blanche d’un enfant à peine né et trop tôt disparu ? Pas un murmure, à peine les eaux de la rivière qui s’énervent des obstacles sur son chemin que je perçois, de temps
en temps, à cause du petit vent.

Les curieux qui veulent contempler d’une manière plus intime le bâtiment religieux, peuvent déceler les marques de tacherons sur ses pierres, empreintes laissées par les tailleurs de pierre d’un
autre temps. Savais-tu qu’une fois la pierre taillée, c’était aussi la preuve de leur ouvrage terminé pour recevoir le prix de leur peine ? Je les ai aperçues lors d’une promenade précédente
et j’ai été émue par ces cicatrices plus que centenaires épargnées par le temps. Crois-tu qu’aujourd’hui encore, les tailleurs signent leurs pierres ?

Ma chère amie, j’espère ne pas t’ennuyer… Mais c’est une aventure tellement étrange que je veux te conter qu’il faut que tu t’imprègnes bien des lieux, de l’ambiance, que tu arrives à te glisser
dans ma peau…

Mais, poursuivons…

A gauche, le presbytère, solide maison de pierre, est accueillant. Le prêtre pourtant n’y habite plus, mais un filet de fumée grise monte bien droit de la cheminée vers le ciel triste, signe de
vie. Toutes les nuances de rose et de gris des tuiles romanes du toit adoucissent cet univers minéral blanc et froid.

Je prends un crayon et ébauche la silhouette de ce lieu de prières sur la feuille vierge. J’espère être en mesure d’illustrer les transcriptions des recherches que je fais sur le village. Il est
vrai que j’ai fait des découvertes d’anecdotes dans mes visites aux archives du département. J’y ai trouvé des documents sur les habitants du village. Je te raconterai une autre fois, l’histoire
de ma maison qui est datée de 1791… C’est à cause d’elle que je me suis intéressée à ce village qui a bien voulu de nous, il y a quelques années…

0ad39345f7f4465a94c54633ead1fdcb 2
Je sens mes doigts qui
s’engourdissent un peu, et mes yeux se voilent au fur et à mesure que le croquis prend forme. Ce froid ! Dangereux de rester immobile d’un temps pareil, vas-tu me dire !

Je suis tirée de ma torpeur par des cris. On s’apostrophe, on se dispute, les voix de femmes et d’hommes ne sont pas loin, elles sont là, tout près de moi. Je n’ai pas vu venir cet
attroupement…

A suivre…