Me voilà à la maison. Enfin, la paix.

Si tu pouvais sentir les battements de mon cœur… Et mes tympans bourdonnent.

Je mets de l’eau dans la bouilloire et me prépare une tasse de thé et en attendant que l’eau boue, je tourne en rond dans ma cuisine.

Tu vois, rien qu’en te racontant ces faits, je suis toujours bouleversée, je ne comprends pas ce qui m’est arrivé.

Bien installée dans ce fauteuil confortable déniché avec mon mari, il y a quelques semaines dans une brocante, devant une belle flambée, je laisse courir mes pensées, les yeux dans le vague. La
douce lumière de l’abat-jour se répand sur moi et, sur la cheminée, les portraits de mes enfants, et la photo de mariage en noir et blanc, me réchauffe le cœur. La tasse de thé bien chaud me fait
du bien.

premiere-flambee.JPGJe garde le silence. Ces
évènements me troublent, tu penses, et pourtant, ils me semblent familiers, maintenant que je suis apaisée et que mon esprit est passé à autre chose.

Le mieux c’est de me faire aider, et qui peut, mieux que mon mari, m’aider ? Je décide de lui téléphoner. J’ai un peu peur qu’il se moque. Et, après lui avoir simplement dit qu’il était
question d’une cloche, pour laquelle les habitants de Ladignac s’étaient révoltés parce que l’on voulait leur prendre, je l’entends rire. Il me rappelle gentiment, qu’il m’avait prévenu, que de
farfouiller dans des vieux papiers cela allait me « monter à la tête »…Je l’imagine qui sourit et je souris à mon tour…

–       « Tu veux que je te mette sur une piste », questionne-t-il au bout d’un long moment de silence…

–       « Va dans ton bureau, dans le meuble que l’on vient de restaurer, sur l’étagère de droite, à hauteur d’yeux, il y a un dossier rouge à élastiques où
tu as écrit au feutre noir : « Histoire de cloche… » . Bonne fin de journée ma chérie, à demain ? Bises ».

Tu le reconnais bien, non ? Un sens de l’organisation, une mémoire d’éléphant. Ah, je t’avoue que dans ces domaines, organisation et mémoire, il n’a pas son pareil ! Précieux homme… Je
devine ton sourire moqueur, mais je n’y peux rien, mon amie, c’est une vérité ! Mais il n’est pas plus étonné que cela sur mon aventure…

Me voilà le nez plongé dans mes papiers ; je feuillète les liasses, notes, photocopies et autres documents et lis tout haut :

–       « Archives départementales d’Agen, L 804 (délibération et
correspondances ; Affaires administratives ; Conseil du district de Villeneuve) ; Germinal an II :

Insurrection à Ladignac à cause de la descente d’une cloche ; un officier municipal revêtu de son écharpe fut maltraité ; dénonciation des principaux coupables au Tribunal
criminel… »

Je mets cette chemise de côté. Le suivant :

–       « Archives départementales d’Agen, L 794 (délibération et correspondances ; Affaires administratives ; Conseil du district de
Villeneuve) ; 5 juillet 1790 – 10 octobre 1793 ; 7ème cahier :

…Descente des cloches, reste une par clocher, les autres sont destinées à la fonte et seront portées à Port de Penne, aux pénitents bleus à Penne, à Lustrac, à St Vite…, pour
être
embarquées sur le Lot. » 

J’ouvre cette chemise, me souvenant de ces notes mises de côté. Je me souviens que je les avais mises là pour une éventuelle exploitation de ces informations.

J’emporte le tout et retourne dans mon accueillant fauteuil pour relire soigneusement tous ces papiers. La transcription des documents originaux que j’ai eus en main dataient de 1794. Vieux
papiers remués, poussière d’époque…Combien de mains ont ouvert ces liasses ? Combien d’yeux ont parcourus ces lignes, celles que j’ai lues, un jour, aux archives… C’était le 21 nivôse, an
II, comme aujourd’hui, un 10 janvier. Quelle coïncidence !

Je te joins des copies de mes transcriptions : la reprise de tous le déroulé de ce « fait historique », de leur arrestation, leur emprisonnement à Penne, les interrogatoires, leur
transport à Agen dans l’attente de leur deuxième procès, leur procès et les sentences… De quoi retracer, pas à pas une petite page de l’histoire du village…

Mais je te résume :

Quatre personnes furent emprisonnées d’abord à Penne puis à Agen, attendant un verdict terrible pour avoir « incité à l’émeute » (dans le texte) et aussi pour avoir commis des
« voyes de faits » (dans le texte) sur des officiers municipaux et un garde national !

En cette période de troubles postrévolutionnaires, on ne « rigolait » pas avec la nouvelle autorité ; c’était, disait-il, pour le bien du Peuple !

Heureusement, « l’Accusateur public provisoire » du Tribunal Criminel du département de Lot et Garonne, assez clairvoyant, je pense, après un fabuleux réquisitoire en faveur
des prévenus (presque deux pages, sans point ni virgule) disait que « les inculpés l’ont été, pour s’être fait le plus remarquer dans un attroupement d’hommes et de femmes à Ladignac et
parce qu’ils se sont opposer à la descente de la cloche de cette paroisse ».
Mais, ils étaient ignorants d’une délibération du conseil général du 18 dudit mois, qui autorisait les
officiers municipaux à faire descendre la cloche, la porter à Port de Penne, aux pénitents bleus de Penne, pour être embarquée sur le Lot et en rejoindre bien d’autres pour être
fondue ».

Alors il renvoie les prévenus au Juge de Paix du canton de Penne, pour une sentence à la mesure de ces conclusions.

Son billet est court :

« Je t’envoie, citoyen, un jugement du tribunal concernant deux hommes et deux femmes de Ladignac avec les pièces les concernant. Salut et fraternité »

Cela va t’amuser, mais j’ai recopié la signature de ce billet : signataire du billet. Illisible comme tu le vois !

Le juge de Penne les sanctionne donc sur les conseils de l’Accusateur Public sur les motifs de « Voies de faits qu’ils se permirent contre la Garde Nationale qui lesdits officiers
municipaux requirent pour dissiper cet attroupement d’hommes et de femmes. »

Et les voilà condamnés !

 « Jean Destieu,  dit Bicary, Elisabeth Saint-Martin, mariés, en la somme de 25 livres d’amende,

Jean Bourget, en 40 livres,

Et Françoise Desprats, épouse d’Antoine Coulomi , sonneur de cloches en cette ville, de 25 livres. »

Tu sais, cette une histoire aurait pu finir bien plus mal… On coupait encore des têtes…

Quant à moi, ma très chère amie, de cette aventure, il me reste ce petit galet rond, blanc, doux et tout poli venant surement d’une des plages du Lot, reretrouvé dans la poche de ma veste !

Je te laisse à la méditation de cette aventure, pour laquelle, je n’ai à ce jour, aucune explication !

Mes amitiés sincères et au plaisir de te lire prochainement ou de te recevoir ici, dans cette merveilleuse campagne où les mystères de l’Histoire demeurent !

Baisers tendres, ton amie

Joëlle