Très chère amie,

Je t’écris d’un village hors du temps, Ladignac, construit sur le bord du Lot, à l’écart du grand chemin qui va de Villeneuve à Fumel.

L’hiver est là, bien installé. Il fait froid mais le temps est sec. Une journée ordinaire. Ce matin, un verre de jus d’orange, un thé léger, deux larges tartines de pain de campagne frais, sur
lesquelles j’ai étalé un peu de beurre et de confiture de fraise suffisent à mon petit déjeuner. Follette, quant à elle, après quelques caresses quémandées, avale ses croquettes et demande à
sortir comme presque chaque matin.Insurrection-a-ladignac 0632

 

Vers dix heures, je me chausse de ces chaussures si confortables pour la marche, j’enfile le pull beige de mon cher mari toujours absent pour ses affaires, celui qu’il laisse en permanence sur le
porte-manteau de l’entrée, et, dans la crainte de pluie ou de neige, j’endosse la grosse veste imperméable achetée sur le marché de Libos cet automne. Tu te souviens de ce marché ? On peut y
trouver de tout, et même, dès les premiers beaux jours, quelques volailles, lapins et canards pour repeupler poulaillers et clapiers, vidés pour les terrines et toupines d’hiver.

J’ai choisi d’emprunter le chemin de halage. Les brumes blanches et duveteuses flottent sur le Lot comme souvent le matin, s’accrochant aux branches grêles des arbres qui bordent la rivière,
comme autant de mains décharnées cherchant à ralentir l’eau fougueuse. C’est vrai que cette année, le ciel a été généreux, trop presque ! Les eaux de l’étang près de chez moi sont très hautes et
l’autre matin, j’ai aperçu un ragondin. Il faudra que j’en parle au voisin.

Sais-tu pourquoi j’aime cette promenade ? Quand mon mari est ici, nous aimons y flaner… La campagne en repos est apaisée, calme. Aucun bruit de moteur, les tracteurs sont remisés pour quelques
semaines encore. J’entends les croassements des corbeaux freux, « croa, croa ». Ils se disputent les rares proies prises dans les champs en sommeil.

peupliers blancsDans un bosquet de peupliers blancs, le long de la berge, des pies jacassent bruyamment autour d’un arbre où un vieux nid se déconstruit au plus haut des branches. Un peu tôt
encore pour les amours !

Les cris des oiseaux et le chant de la rivière sont les seuls bruits décelables dans ce tableau dont je fais partie. Un instant, je me dédouble dans l’intention fugace de peindre ce tableau.
Amusant non ? Tu as toi l’art de peindre au bout des doigts… Peux-tu imaginer cette toile ?

Je chemine le long de la berge, m’approchant doucement du cœur du village. J’ai laissé Lustrac, son moulin, son château et son histoire loin derrière moi.

Me voilà devant le monument aux morts.

L’ancienne auberge signale l’entrée du hameau. Elle est à peine restaurée. On devine l’ancienne terrasse accueillante où une tonnelle recouverte de glycines odorantes abritait quelques tables et
bancs de bois. Sur son bord, côté place, les souches de trois ormeaux qui avaient un âge respectable du fait d’une circonférence importante. Quel dommage que cette essence soit victime de cette
maladie fongique, « la maladie des ormes ». Un insecte qui transporte un champignon pour pouvoir digérer le bois… Et rien pour arrêter cette maladie !

Trois cents âmes vivent dans ces maisons de pierre qui ont toutes une histoire. Ha ! Si les murs pouvaient parler, ils auraient bien des choses à raconter !

J’ai hésité. Prendre le chemin de droite ou la rue principale à gauche ? Toute la vie on hésite… Faire le bon choix. Mais là, rien de grave dans mon choix, n’est-ce pas ? Une rue ou une autre. Et
pourtant…

 

      A suivre

Certains, certaines, connaissent ce texte. C’est l’un de mes premiers, avant, avant… Lors de ma première vie ici, en Lot-et-Garonne. Présentée à un concours de nouvelles en région
parisienne, je n’ai pas été primé pour le texte, qui, je l’avoue n’était pas très bon, mais l’histoire me plait, m’inquiète et vous plaira peut-être…

J’ai tenté une réécriture sous la forme d’une lettre… à une amie très chère.