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Créations, vous avez dit créations ? Un essai !

Bonjour,

En atelier d’écriture, notre animatrice nous a suggérer de mettre notre dernier texte de juin dans un carnet-objet, de la taille à porter sur soi, petite taille pour sac à main ou poche, discret… Je vous présente ci-après mon travail, texte et objet.

L’écrit, travail d’écriture sur ordinateur :

L’enfant à la plage…

     – « Dis Mamie-Jo, c’était comment quand t’étais p’tite ? »

C’était comment quand j’étais petite, quand je vivais dans l’ignorance, ce temps de l’enfance ? Différent d’aujourd’hui ? l’enfance est intemporelle. C’est l’environnement qui l’anime, la nourrit, la sublime ou la casse.

L’enfance, cette innocence inconsciente, cet état d’être, sans le savoir, sans se rendre compte.

Que lui répondre de mon univers qui existait il y a déjà plus de 60 ans… Pourrait-il comprendre mon hésitation à lui raconter ?

Quand j’étais petite…

Différente et à la fois identique à la sienne, dans son ardeur de vivre, de grandir, d’apprendre, de chanter, de crier, d’aimer, de détester… de ne donner aucune importance à certaines choses si essentielles à l’épanouissement… l’amour des parents, si difficile à supporter pour l’adolescente, ingrate et perdue…

Je ne suis pas sûre de savoir répondre à la question…

Savoir dire aujourd’hui, comme le mot enfance est délicieux. J’en savoure chaque jour quelques brins que j’arrache au passé, là, maintenant, tout de suite… en regardant les herbes du jardin qui s’agitent. Le Clos Saint-Michel apparaît. Je rêvasse, le menton sur les genoux, – mon corps prend, au-delà de moi-même, la posture – au milieu des longues tiges de folle avoine ondulantes. Et de cette enfance, j’en veux encore, et encore, par petites touches, juste quelques bouchées chaque jour, pour ne pas grandir.

Vestiges du Clos Saint-Michel à Montmirail (51) Copyright : Joëlle W.

J’aurai beau raconter, écrire, et raconter encore, ces moments seront toujours à moi, rien qu’à moi. Impossible de partager totalement car toujours incomplets pour l’auditeur ou le lecteur. Il y manquera quelque chose, les souvenirs du corps… les odeurs humides des sous-bois tout au bout du Clos Saint-Michel, le dégout dans ma bouche en croquant le brin d’anis sauvage, si délicat, l’émotion de l’instant où le Vulcain se pose sur ma main (répondait-il vraiment à mon souhait intime et télépathique). Le lecteur ou l’auditeur comprendra-t-il  l’inexplicable sensation du cœur qui bondit dans la poitrine pour le hululement de la chouette effraie, pour le frémissement de l’air au passage d’une chauve-souris survolant les lits du dortoirs ou d’éprouver la sensation douce ou piquante des herbes sur ma peau, la douloureuse caresse des orties ?… Les souvenirs ont ensemencé le jardin de ma mémoire. Comme une balade sans fin, j’en parcours chaque allée, bosquet, parterre, prairie et clairière.

… Comment dire comment c’était quand j’étais petite ?

Lui dire ces minuscules plaisirs que j’avais à grimper sur les genoux de mon père pour le coiffer et entendre son rire, ou regarder le joli profil du visage de ma mère et sa chevelure noire que j’enviais ?

Retour dans l’aujourd’hui, et les cris de joie du petit qui voit la mer atteindre enfin le fossé de son château de sable… Il agite les coquillages ramassés le matin et rangés dans un filet de commission qui ne sert plus.

     – « T’as vu Mamie-Jo… ça y est… y a pu qu’à… »

La voix de l’enfant s’estompe, se perd et rejoins celles de mes compagnes dans le dortoir, fillettes pas toutes endormies dans nos lits en fer forgés. Les jolis dessus de lit bleu ciel parsemés de petites fleurs, volantés, sont sagement pliés sur le montant du pied de lit. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Ca sent bon la forêt et les foins. L’été, nous redoutons les monstres de la nuit, chauve-souris et insectes divers. C’est arrivé, une fois. Pauvre chauve-souris… attrapée et clouée sur une porte de service.

Au coucher parfois, je me demandais comment vivaient les papillons de nuit. Dans la nuit ils ne pouvaient pas voir les fleurs. Encore l’innocence de l’enfance, où tout est découverte, questionnement, pourquoi, pourquoi ? De quoi pouvaient bien se nourrir ces créatures nocturnes qui immanquablement étaient attirées par la lumière aussi faible soit-elle. Hier soir, j’ai cru qu’un oiseau s’était cogné contre la vitre de ma fenêtre sans volets, attiré par la lumière vive des spots. Non, c’était le Grand Paon de nuit. Egaré ? En quête d’amour ? Cherchait-il de quoi se nourrir ? Sur le chemin qui borde le « petit lac » où la source souterraine fait frémir la surface de l’eau, j’ai vu les colverts barboter, j’ai entendu des bourdonnements de butineuses, j’ai admiré le reflet à pleine plissé de l’arbre solitaire en feuillage estival, j’ai croisé le vol de l’Argus bleu. Mes yeux sont les réminiscences de cette enfance, l’empreinte de ces images se faufile et se niche quelque part pour rallumer à souhait, cette enfance lointaine.

     – « Mamie-Jo !!! Regardeeee… »

Oui, je regarde ton sourire magnifique, tes yeux pétillants, ta joie en partage… A-t-il oublié sa question ?

     – « Magnifique ! Attention ! Ton seau va partir loin. Vite, va le chercher ! »

Ce matin, son premier dessin était pour moi. Sérieusement, il m’a dit que c’étaient les portraits de la famille et que chaque cœur entre les personnages, c’était l’amour de nous tous pour moi.
Ne rien dire de l’émotion. Sourire et remercier.

Bourse à pasteur

Capsella bursa-pastoris 

Les herbes et les fleurs en forme de cœur, je les recherchais comme objet rare de collection. C’était drôle que la nature copie les cœurs de nos dessins d’enfant. Voilà qui ne change pas, les cœurs sur les dessins… L’amour des hommes sur les habits verts des plantes et parfois sur les fleurs, un symbole, je les aimais. Il y en avait au Clos Saint-Michel. Mon corps encore, se souviens… Allongée sur le ventre, le nez dans l’herble, je les traquais. Trouvé ! Les bourses-à-pasteur, herbe qu’aujourd’hui on arrache, que l’on qualifie de mauvaise, dont l’épi porte des fruits, les siliques, au bout de tiges fluettes en une multitude de petits cœurs. Une autre herbe, discrète, ressemblant à des trèfles, en tapis et en abondance, l’oxalis, rassemble par trois, ses feuilles au tendre vert en forme de cœur inversé. Certains la nomme « alléluia » car elle fleuri à Pâques. Saveur acidulée, en salade. Il y en a tant d’autres. Je connais aussi un buisson en haie autour du clos Saint-Michel. Aujourd’hui, ces arbustes tendent à disparaitre, l’églantier. Fleurs délicates des roses sauvages. Camaïeu de rose sombre au rose si pâle et délicat… Les fleurs de l’églantier venu spontanément vivre dans mon jardin, ont cinq pétales découpées en cœur, rose strié, et blanc au cœur…

Est-ce que quand j’étais petite, le cœur avait un sens. On aimait sans rien dire.

Est-ce que lui dire que l’enfance c’était le Clos Saint-Michel à Montmirail ? Que l’enfance c’était aussi la cour du 13 rue Robert Aylé ? Longue comme l’immeuble. Pas bitumée. Le sol était fait de terre et de cailloux. On pouvait y courir un 50 m chronométré avec Jean G. D’un côté, un talus d’herbe rase en haut duquel, une haie des troènes parfumait l’air de juin. Avec lui, jeux de billes avec un chemin de terre tout en virages pour cyclistes de plomb le matin. Et seule, observation des fourmis, une occupation à temps plein pour un après-midi d’été… Bientôt les vacances. La cour nous servait de jardin aux copains de tous les étages et à moi. Un jeune saule pleureur récemment planté regarderait nos jeux de bal aux prisonniers. On aimait courir dans ses branches retombantes et flexibles. De son passé de verger, la cour nous offrait un figuier – trop à l’ombre maintenant pour voir ses fruits murir -, et un cognassier énorme, qui chaque fin d’été, lui, donnait des fruits. Quelques mères – dont la mienne – se partageaient la récolte en prévision des confitures ou des compotes à venir. Jeux de ballon, entrainement au tir au but, amitié et amour naissant, mots doux cachés. L’enfance se retire sur la pointe des pieds, imperceptiblement…

     – « Mamie-Jo, tu dors ? Alors ?… Tu me racontes quand t’étais p’tite ? »

Joëlle W. – 08 juin 2021

L’enfant que j’étais, j’ai gardé ses larmes ;
Et j’ai gardé son rire. Et ses secrets heureux.
Jacques Prévert

Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours.
Marguerite Duras

Le carnet, tout à la main :

Copyright : Joëlle W.

Copyright : Joëlle W.


Le jour s’est levé dans les marbrures bleues et orangées…

Vingt octobre 2013

Le jour s’est levé dans les marbrures bleues et orangées du ciel d’octobre.

Octobre. L’automne. Les souvenirs des marronniers de la cour de l’école. Les feuilles au sol, mouillées, déchirées, piétinées par nos petits pieds d’enfants. Quelques odeurs de champignons, de forêt, et de bouillon. Chez Madame la Directrice, la fenêtre de la cuisine entrebâillée laisse s’échapper le fumet d’un pot-au-feu qui mijote…

Ce matin, je ne sais pas pourquoi j’écris ces lignes. Un impétueux besoin d’écriture, de tracer des lettres, des mots. Et des mots, ils y en a partout et de toutes sortes. Alors, quels sont mes mots, ceux qui grattent sur les pages du cahier écolier, que je trace à la plume, maladroitement à l’encre violette ? Ceux qui disent à mes parents, que tout va bien, que je mange bien et que j’ai plein de copines, dans cette maison perdue d’une colonie de vacances ? Ceux que je chéris sur le papier parfumé, qui recevront mes baisers avant de fermer l’enveloppe, qui prendront le train pour une caserne lointaine ? Ou bien ceux qui consolent, rassurent, disent mon amitié, mon manque, mes états d’âme, à ces amis si chers, parfois disparus de ma vie ?

Des bandes moutonneuses grises se superposent aux bandes fines et blanches dans le ciel qui s’éclaire petit à petit. Ce matin, il fait doux, quelques gazouillis d’oiseaux pressés et chamailleurs occupent l’espace, mais dans l’ensemble, la campagne est paisible. De loin en loin, quand même, quelques coups de fusil effraient le gibier vulnérable.

Octobre, les brumes matinales

Octobre, les brumes matinales…

Ce matin, la campagne me renvoie des souvenirs que je n’ai pas, ceux des autres, ceux que mes amis me racontent et dans lesquels je ne suis pas. Mes souvenirs sont ailleurs, dans un espace urbain et froid et gris, dans la cour de l’école près des marronniers presque nus. Les rangs de petites filles en blouses colorées s’animent, et entrent dans les couloirs, rejoindre les salles assignées à leurs classes…

Les effluves du pot au feu, inondent tout l’espace. L’école sent la cuisine. L’école disparaît et des gestes précis, autour d’un fourneau apparaissent… de l’école à la cuisine, il n’y a qu’un pas. Cuisine d’enfance, hors de la ville, hors du temps… Il y fait sombre, sauf un carré de lumière, où vit un feu, dans lequel, des mains expertes, noueuses, tordues, d’un autre âge, glissent les bûchettes de bois.

Ce matin, je vais bien. Je vais vivre des instants à graver dans ma mémoire, où ma mémoire va se joindre à d’autres mémoires, pour, dans quelques temps, évoquer des souvenirs communs.

Il est temps ce matin de partir rejoindre mes amies…