eglise ladignac peinture persoAutour de l’église, la plupart des gens lèvent la tête vers le clocher. Des cordes pendent, et on a emprisonné la cloche dans une armature de bois. On veut la
descendre.

Moi je ne comprends plus rien. Tu ne peux pas t’imaginer l’état dans lequel j’étais… D’où venaient ces gens, et qui étaient ceux dans le clocher, ? Quand et comment étaient-ils montés ?

Finalement, je n’ai pas le temps de répondre à mes questions. Je me sens soulevée par des bonnes femmes qui m’entraînent avec elles, tout en continuant d’invectiver ceux d’en haut. Ceux d’en haut
veulent descendre la cloche, ceux d’en bas ne veulent pas.

Quoi, dit-tu ? J’imagine ta bouche et tes yeux qui s’arrondissent… Je t’avoue que dans ma tête c’est pareil, le chaos total…

Ceux d’en haut interpellent la Garde Nationale, pour qu’ils puissent faire ce qu’ils ont à faire. Et cela dure depuis le matin ! Je viens de l’entendre de la bouche de cette femme en bleu.
Elle est en colère, ses joues tremblent pendant qu’elle crie, sa voisine à la peau jaune parcheminée grimace tout autant et je ne vois plus que des yeux exorbités et des bouches démesurées. C’est
un cauchemar…

Du cimetière, des pierres sont lancées vers ceux d’en haut. Parfois les cailloux ricochent sur le mur et retombent dans notre direction. L’un d’eux atterrit dans mon col, sans violence
heureusement ! Machinalement je le mets dans ma poche. C’est un petit galet de la rivière, rond, blanc, doux et tout poli. Et ma main reste dans ma poche à le réchauffer.

Un peu à l’écart des lanceurs de pierres, un homme d’une quarantaine d’années, discute ferme avec une femme en faisant de grands gestes, avec dans la main droite, son outil de jardin qu’il
n’avait pas voulu lâcher pour suivre la « Françoise » qui est venue le chercher. Il crie qu’on ne doit pas descendre la cloche, que c’est elle qui mesure la vie – pas la vie religieuse
bien sûr, la grande révolution l’a proscrit -, elle marque les heures pour se repérer, elle appelle pour les incendies, pour les noyades, le rassemblement… Comment saura-t-on après ?

C’est ma petite voisine, une adolescente toute blonde, cheveux au vent, disparaissant sous un châle de laine grossière qui me dit que c’est « Moyse » et la « Desplats » qui
s’écharpent !

L’attroupement est de plus en plus dense. Je suis au cœur d’une action non désirée, dans ce tableau vivant d’une émeute à Ladignac…

Je me croyais dans un tableau, une scène de genre à la Greuze ou Le Nain… Sauf que les personnages étaient vivants…

A ce moment un officier municipal, avec son écharpe tricolore autour de la taille, interpelle la foule :

–      « Moi, « Tricou », je vais monter pour descendre cette foutue cloche ! C’est une provocation, citoyens ! »

En même temps, une grande fille rougeaude et ronde, qui dit fièrement être la fille de Coulomi, le carillonneur, revient par la rue principale en courant. Sa mère, (la Desplats), l’a envoyée
courir le coteau et autres petits hameaux, afin de rameuter les gens pour qu’ils s’opposent à la descente de la cloche ! Elle traîne derrière elle d’autres hommes et femmes. Malgré le froid,
elle transpire. Les cheveux qui dépassent de sa coiffe blanche sont mouillés. Sa cape est défaite et tout le bas de ses grandes jupes noires est crotté. Mon voisin, à droite, un gros homme aux
cheveux longs et à la barbe hirsute interpelle l’un de ceux qui suivent la fille rougeaude :

–       « Hé ! « Bicary », qu’est-ce t’en penses ? Faut pas la descendre not’ cloche ! De quel droit ? »

L’autre le regarde, hébété, regarde le clocher, et de nouveau mon voisin. Il hausse les épaules et se rapproche du Tricou et du deuxième officier municipal qu’on interpelle aussi,
« Goudal ». Le premier joint le geste à la parole, se faufile vers le clocher, passe le porche. Il doit maintenant gravir le petit escalier de bois du clocher. Son collègue distrait la
foule pendant ce temps, essayant de la raisonner. Il lit même un document officiel, mais personne ne l’écoute vraiment.

A ce moment là également, à quelques mètres de notre groupe, un grand gars tout dégingandé, que la petite me dit s’appeler « Destieu » apostrophe un bel homme en uniforme défraichi.
Marie, ma petite voisine -enfin, je connais son prénom- me rapporte qu’il a été nommé garde national, il y a quelques semaines, qu’il s’appelle Boui, qu’il est diablement à son goût, que les
filles du village aimerait bien…

J’hésite à te raconter la suite, car c’est un peu… Bref, il saisit un peu durement le bras d’une femme. Celle-ci, surprise, s’évanouit presque.

–       « C’est la femme au Destieu, me dit Marie, va y avoir de la bagarre ! »https://www.humeurdujour.ramaje47.fr/wp-content/uploads/2013/06/Garde_national_1791.jpg

Destieu joue des coudes et s’approche de sa femme, lui commandant d’obéir aux hommes de l’ordre public. Il la relève de terre. C’est alors que l’autre officier public, Goudal, lui hurle plutôt
qu’il ne lui parle, pour dominer le brouhaha ambiant, que sa femme l’a insulté. Destieu saisit Goudal par le collet, et il faut bien quatre hommes pour les séparer. Cela a failli tourner au
drame.

Mon amie, crois-moi, j’avais les joues en feu malgré le froid mordant, et ma tête me faisait mal… Mais impossible de bouger, j’étais vissée au sol. Mais vois la suite…

Un grondement sourd stoppe net les cris, les jets de pierre et autres manifestations de colère : la cloche s’est écrasée à terre. L’église a perdu son âme.

Quelqu’un me secoue. On dirait qu’en rejoignant le sol, la cloche a soulevé un nuage de poussière et mes yeux me piquent, me brûlent. Une voix dans mon oreille se fait insistante :

–       « Ohé ! Ça va ? Vous allez bien ? »

Mes oreilles bourdonnent du silence qui fait place à la rumeur de la révolte. La petite place de l’église, lorsque j’ouvre les yeux, est vide. Le seul signe de vie, c’est cette voix à mon
oreille, qui marmonne qu’on ne doit pas s’endormir sur un banc comme çà, en plein hiver, qu’on peut « attraper » la mort, que vraiment, il n’y a que les parisiens pour faire des trucs
comme çà, etc.

Me voyant reprendre mes esprits, la silhouette à la voix fluette disparaît, tandis que je reprends possession aussi de mon corps.

Mes membres sont engourdis, j’ai mal à la nuque, et le banc de pierre me rentre littéralement dans les reins.

Alors, qu’en penses-tu ? Que m’est-il arrivé ? Je t’assure, je n’y comprends rien.

J’étais vraiment avec ces gens, je l’ai ai touchés, entendus ; j’ai vu, ressenti, senti jusqu’à l’odeur de la poussière du chemin… Oui, mais quand ? N’était-ce pas avant ces
évènements ? Ou après ?

Je me sentais si fatiguée que j’ai rassemblé rapidement mes petites affaires éparpillées autour de moi et je suis bien vite rentrée chez moi par le chemin le plus court. Tant pis pour les croquis
je reviendrai plus tard.

      (A suivre)